Au dix-neuvième siècle.
26 
PAR
(L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et dereproduction à l'étranger.)
1857
IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Cº,
RUE Ne-DES-BONS-ENFANTS, 3.

Benjamin Constant

«Tout en ne m'intéressant qu'à
moi, je m'intéressais faiblement
à moi-même. Je portais
au fond de mon cœur un besoin
de sensibilité dont je ne
m'apercevais pas, mais qui, ne
trouvant point à se satisfaire,
me détachait successivement
de tous les objets qui, tour à
tour, attiraient ma curiosité.
Cette indifférence sur tout s'était
encore fortifiée par l'idée
de la mort.»
(Benjamin Constant, Adolphe.)
Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la tristerue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise.Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit.[4]Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers lafunèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.
Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct desmultitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavred'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images quireprésentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés detorches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui sefait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée tropgrande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de Vive laliberté! avaient retardé le convoi.
De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que leMéphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sadernière demeure.
M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté semêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur cepauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus[5]ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du cœur.
La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plusmalade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris,l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergiesingulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la premièremoitié du siècle offre un caractère fort différent.
Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformationcommence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, u