L'Afrique du Sud sera le
tombeau de l'Angleterre.
BISMARCK.
«Prodigieuse contrée, cette Afrique du Sud! on yconvertit nos évêques, on y bat nos généraux et ony résout nos questions européennes!»
Cette tragique boutade, inspirée à un homme d'Étatanglais par la mort inutilement glorieuse du Princeimpérial au Zoulouland, pourrait bien rencontrerune application nouvelle dans les événements quise déroulent en ce moment autour du Transvaal.
Peut-être ne se trouve-t-il plus de missionnairesévangélistes accessibles à la belle simplicité des religionsprimitives comme le fut l'évêque Colenso, maisil y a encore des généraux anglais à battre dansl'Afrique du Sud, et de graves problèmes européensse dressent attendant une solution qu'il ne serait passurprenant de voir arriver de si loin.
La patience de l'Europe finira quelque jour parse trouver à bout; ce jour approche; enfin lasse desupporter les provocations outrageantes de l'Angleterreet ses dommageables empiétements, cetteEurope va-t-elle sauter sur l'occasion inespéréede liquider en bloc un compte débiteur journellementgrossi par les acquisitions de l'Impérialismequi s'étale à la surface du globe sans trouver devantlui la moindre opposition de fait. Des mots, desmots, pas un geste, or si quelque chose pouvaitarrêter cette marche foudroyante, ce n'était ni lesjérémiades d'une diplomatie dont le style, dès longtempsexercé à la fuite, excelle à trouver les détourspar lesquels on échappe aux responsabilités del'action,—ni les télégrammes à sensation d'unbouillant Kaiser, momentanément oublieux deségards qui sont dus à une vieille grand'mère...quelle que soit sa condition sociale.
Le réveil de l'Europe, à l'heure où nous voici,n'aurait assurément rien de prématuré, mais lacondition physiologique la plus nécessaire pour seréveiller, c'est de ne pas être mort. Il faudrait doncau préalable s'assurer si dame Europe est défunte,ou si elle est seulement assoupie.
L'Europe existe-t-elle encore autrement que sur lacarte? sur la carte où l'on voit juxtaposées desnations, dont les deux plus considérables sontséparées par un abîme de ressentiments que rienne saurait combler,—rien, hélas! de ce qu'il estpermis d'attendre d'un consentement pacifique. Aucentre: un groupement compact de nationalités dontla cohésion peut être subitement anéantie par ladisparition d'une dynastie; sur les côtés: deuxgrands peuples qu'unissent à travers l'espace desliens dont la solidité n'a pas encore été soumiseau contrôle d'une épreuve décisive.
Aveuglée par le tourbillon des craintes et desespérances particularistes, l'agglomération européennen'a point une vision suffisamment dégagéepour discerner au dehors le péril qui la menace dansson ensemble et pour reconnaître l'intérêt qu'ilconviendrait de soutenir en commun. Il est toutefoisincontestable que, depuis un certain temps, les deuxgroupes antagonistes, obéissant l'un et l'autre auseul instinct de la conservation, portent parallèlementleurs efforts vers un unique objectif, qui estla paix de l'Europe; ce n'est un secret pourpersonne que, dès son origine, la Triplice eut uncaractère exclusivement défensif, prévoyante entreprisede cimentation du bloc improvisé dans l'Europecentrale et longtemps exposé à un retour offensifde ceux à qui l'on en avait arraché la dernièrepierre.
Or, en dépit de toute vraisemblance et peut-êtreaussi de toute logique, les angoisses, qui, durant unevingtaine d'années, troublèren